Pavillon de l'Esprit Nouveau, Paris, France, 1924
Lorsqu'un problème préoccupe, on le porte en soi. Et, un beau ,jour, la solution apparaît. D'autres fois, elle se confirme inopinément au tournant de la rue. Ainsi, cet échafaudage dressé devant les façades des Magasins du Bon Marché, confirme, dans ses dimensions, la thèse d'une échelle nouvelle à conférer aux immeubles des villes. Il semble que les maisons doivent s'éloigner de plus en plus des rues, les espaces devenant de plus en plus vastes, les constructions devront prendre de la hauteur, doubler, tripler leur hauteur. Et dans ces conditions, le module architectural fixé ,jusqu'ici aux 3 ou 4 mètres de hauteur des appartements ordinaires, devra grandir. Des conditions de plans fourniront de nouvelles conditions architecturales et un module probablement double, de 6 à 7 m de hauteur. La construction du "Pavillon de l'Esprit Nouveau" à l'Exposition Internationale des Arts Décoratifs à Paris fut une véritable épopée: pas d'argent, pas de terrain, et interdiction par la Direction de l'exposition de réaliser le programme arrêté.

Ce programme: nier l'Art Décoratif. Affirmer que l'architecture s'étend du moindre objet d'usage mobilier à la maison, à la rue, à la ville, et encore au delà. Montrer que l'industrie créée par sélection (par la série et la standardisation) des objets purs. Affirmer la valeur de l'œuvre d'art pure. Montrer les transformations radicales et les libertés nouvelles apportées par le ciment armé ou l'acier dans la conception de l'habitation de ville. Montrer qu'un appartement peut être standardisé pour satisfaire aux besoins d'un homme "de série". La cellule habitable pratique, confortable et belle, véritable machine à habiter, s'agglomère en grande colonie, en hauteur et en étendue.

Le pavillon sera donc une "cellule" d'immeubles-villas construite entièrement comme si elle se trouvait à 15 m au-dessus du sol. Appartements et jardins suspendus. Mais une annexe, la rotonde, contiendra de vastes études d'urbanisation : deux grands dioramas de 100 m; l'un, celui de la Ville contemporaine de 3 millions d'habitants" de 1922, l'autre, celui du Plan "Voisin" de Paris, proposant la création d'une cité d'affaires au centre de Paris. Aux murs, (les études approfondies, de gratte-ciel, de lotissements à redents, à alvéoles, et de quantité de types nouveaux d'architecture qui sont la conséquence fatale de vues orientées vers l'avenir.

La direction des Services d'Architecture de l'exposition, usant de ses pouvoirs, a manifesté la plus grande hostilité. Elle s'est opposée à la réalisation de ce programme. Il a fallu la présence du Ministre des Beaux-Arts (1925), M. de Monzie, venant inaugurer le Pavillon, pour faire tomber la palissade de 6 mètres que la Direction de l'Exposition avait élevée tout autour pour le mettre hors de la vue des visiteurs. Le jury international de l'exposition voulant décerner la plus haute récompense à ce pavillon, son vice-président y opposa son veto, déclarant "qu'il n'y avait pas là d'architecture" ; (c'était pourtant un homme de grande valeur, un grand architecte d'avant-garde lui-même!).

On s'aperçoit en 1929 que le pavillon de l'Esprit Nouveau a servi de point de ralliement aux nouveaux décorateurs, marquant ainsi un tournant de l'évolution architecturale. Un nouveau terme a remplacé le mot de mobilier; ce terme incarnait les traditions accumulées et les usages périmés. Le mot nouveau, c'est l'équipement de la maison. L'équipement, c'est, par l'analyse du problème, classer les divers éléments nécessaires à l'exploitation domestique. Remplaçant les innombrables meubles affublés aux formes et aux noms variés, des casiers standard sont incorporés aux murs ou appuyés au mur, disposés en chaque endroit de l'appartement où s'effectue une fonction quotidienne précise, équipés à l'intérieur suivant leur destination exacte (Penderie, linge de corps, linge de maison, vaisselle, verrerie, bibelots, bibliothèque, etc.) : ils sont réalisés non plus en bois, mais en métal, dans les ateliers où l'on construit jusqu'ici les meubles de bureau. Les casiers constituent à eux seuls le mobilier de la maison laissant un maximum de place disponible dans la pièce. Les sièges seuls demeurent et les tables.

L'étude des sièges et des tables conduit à des conceptions entièrement neuves, non point d'ordre décoratif, mais d'ordre fonctionnel; l'"étiquette" a été supprimée par l'évolution des mœurs ; il est possible de s'asseoir de bien des manières et c'est à ces diverses manières de s'asseoir que doivent répondre les nouvelles formes de siège que la construction métallique en tubes ou en tôle permet de réaliser saris difficulté; la construction de bois traditionnelle limitait des initiatives.

Équiper la maison ? Il fallait y songer. Ce classement se fixe au cours de conférences, de rédaction d'articles, de conversation. C'est un système nouveau d'organisation domestique.

Extrait de Le Corbusier, Oeuvre complète, volume 1, 1910-1929
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Pavillon de l'Esprit Nouveau, Paris
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Photo : Marius Gravot
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