Le 13 janvier 1960 Le Corbusier envoie une "note concernant la création de la « Fondation Le Corbusier », adressée à M. Ouvré, le principal de l'étude de Me Maguet, M. Gabriel Chéreau, M A. P. Ducret". Une copie est également transmise à Bernard Anthonioz, Chef du service de la Création artistique et membre du Cabinet d'André Malraux.
Ce document, véritable testament intellectuel, constitue la synthèse de tous ses échanges avec le groupe d'amis et d'experts qu'il a associés au projet.

La création de la "Fondation Le Corbusier" ne peut être basée que sur un statut définissant le programme de la Fondation, son corps matériel, ses intentions, ses ressources, etc... La forme d'une Fondation n'est peut-être pas souhaitable (? !). Voici mes intentions :
1°/

Il y a plus d'une année que j'ai pris la décision de rédiger le statut de cette Fondation et de définir mon attitude personnelle à l'égard des actifs de toutes natures, imputables par les statuts, à la future Fondation.
Entre temps, j'ai vu M. La Roche. Amicalement, généreusement, et tout naturellement, il a été admis que lui, célibataire sans héritiers directs, amateur d'art de la plus haute classe (création de la collection cubiste La Roche, que je l'ai aidé à constituer entre 1922 et 1925, - collection devenue si célèbre que son propriétaire a pris déjà des dispositions caractéristiques : il en a donné un tiers au Musée du Louvre, un second tiers au Musée de Bâle, sa ville natale, le troisième tiers étant, pour l'instant, dans sa maison du Square du Docteur Blanche), ferait don de sa maison à la "Fondation Le Corbusier" (je précise ici : sans aucun lien de droit présumable avec le troisième tiers de sa collection), afin que cette maison puisse faire partie de l'actif de la Fondation et servir de domicile parisien à cette Fondation.

(Il faut préciser ici que la maison La Roche du Square du Docteur Blanche fut construite entre 1923 et 1925 par Le Corbusier et Pierre Jeanneret. La conséquence directe de la villa La Roche fut la construction de la Maison Savoye à Poissy, en 1928. Ce dernier bâtiment est considéré désormais comme manifeste décisif de la naissance d'une architecture moderne après la guerre de 1918. Confirmation en a été donnée en 1959 par le Ministre des Affaires Culturelles par le classement, comme monument historique, de la Maison Savoye à Poissy. Cette opération fut faite spontanément par M. André Malraux à l'occasion de l'expropriation de cette villa, expropriation qui pouvait être suivie de démolition. Deux cent cinquante télégrammes, du monde entier, affluèrent sur la table du Ministre, en quelques jours, pour protester contre une démolition possible, acte de vandalisme. Personnellement, absent aux Indes, j'étais ignorant de tout cela).
[.,]
La "Fondation Le Corbusier" n'est aucunement destinée à tirer le diable par la queue. La Fondation, à mon décès, sera riche en valeurs indiscutables, matérielles et financière :

A/ - Ma maison au bord du Lac Léman, "Le Lac"; A1/ mon domicile au 24 de la rue Nungesser et Coli, 7ème et 8ème étages ; et A2/ ma petite propriété du Cap Martin.
B/ - Des tableaux de l'école cubiste : Picasso, Braque, Léger et, de plus, une quantité de Bauchant de premier choix ; par ailleurs, l'œuvre picturale de Le Corbusier (tenue volontairement dans le silence pendant trente années) qui constitue une masse de grands tableaux ; des milliers de dessins.
(Sans que Le Corbusier ait eu à s'en occuper, les grands musées et collections possèdent déjà des tableaux de lui :
1/ le Musée National d'Art Moderne de Paris a créé, il y a deux ans, une "Salle Permanente Le Corbusier" de peinture, contigüe à celle de Picasso, Braque, Léger, Matisse, Rouault, etc., 2/ le Musée d'Art moderne de New York ; 3/ le Musée Städeglig d'Amsterdam ; 4/ la Tate Gallery de Londres (= le musée d'art contemporain des Anglais) ; 5/ le Musée d'Art moderne de Sao Paulo du Brésil ; 6/ le Musée de Bâle ; 7/ le Musée de Zurich. Des tableaux de Le Corbusier figurent également dans les collections privées [.,]. Des expositions internationales itinérantes considérables, organisées par les groupements d'art, font le tour du monde depuis 1948, sans arrêt, dans les capitales d'Europe, d'Amérique, du Japon, etc.,, reliant l'effort pictural de Le Corbusier à son effort architectural.

C / - Il reste les archives de l'atelier Le Corbusier 35 rue de Sèvres, depuis 1922, constituées par une masse énorme de plans de toutes sortes faits au cours de quarante années (publiés dans la collection Girsberger, en six volumes).

D/ - En ces dernières années, des études nombreuses sont faites par les plus grands éditeurs sur l'œuvre entreprise par Le Corbusier durant sa carrière. Mme Helena Strassova, l'agent littéraire de L-C, s'occupe activement de placer ses nouveaux livres, de rééditer les anciens, de publier des traductions en cinq ou six langues, Plus de cinquante livres de L-C sont parus. Les droits d'auteur perçus et à percevoir constituent un actif appréciable pour la Fondation.

E/ - Enfin, il reste ce qui aura pu être laissé dans les fonds de tiroirs ou, en créances, honoraires, en banque, etc., d'actif matériel et financier au moment de mon décès.

F/ - Pour finir, plus de 20.000 clichés existent chez M. Lucien Hervé, photographe, constituant une énorme documentation décisive.
[.,]

3°/

Objet de la Fondation :

a) Empêcher qu'à ma mort cet actif multiforme ne devienne la proie des huissiers notaires et prétendants héritiers. Je n'ai plus d'héritier direct. Ma famille, les Jeanneret, s'éteindra complètement du côté mâle, par le décès de mon frère aîné, Albert Jeanneret, de moi-même et de mon cousin Rudolf Jeanneret, Professeur à l'Université de Berne et Président de l'Ecole Dentaire de Berne.

Ma vie a été faite de contacts intenses avec les besoins de l'époque, de participation (sur un plan mondial-localisé) à ses luttes et, par conséquent, de contacts et de luttes avec des individus de haut potentiel rencontrés hors du domaine familial. J'ai déposé chez Me Maguet, des testamentssuccessifs depuis plus de vingt années se modifiant suivant les circonstances. Je déclare en tous cas, ici, tester la totalité de ce que je possède en faveur d'un être administratif, la "Fondation Le Corbusier", ou toute autre forme utile, qui va devenir un être spirituel, c'est à dire une continuation de l'effort poursuivi pendant une vie.

3°/ Comment se matérialise la création de cette Fondation ? Par la mise à l'abri de tout mon actif, la gérance de celui-ci devant être assuré par un Comité de Fondation fait de certains amis appartenant à des milieux différents mais tous compréhensifs de l'effort de ma vie.

4°/ Que puis-je souhaiter et que puis-je désirer de l'intervention des hommes de loi, notaire et avocat ?
a) Tout d'abord, d'établir les statuts, moral, matériel et administratif de la "Fondation Le Corbusier",

b) par un acte adéquat, purement, simplement, sans complications, recevoir le don fait par mon ami La Roche, ceci ne joue qu'un rôle épisodique, à savoir, conserver à l'abri de mon nom, cette petite maison qui représente un jalon mondialement connu et qui fut visitée tous les mardis et vendredis jusqu'à Hitler, par une masse considérable de partisans,

c) de créer une possibilité administrative de faire avant ma mort certains dons.
[.,]

Le Corbusier ajoute ensuite un ' papillon ' dans lequel il précise :

Objet social :

Réunir, conserver, après sa mort, les écrits, peintures, dessins, gravures, tapisseries, les collections, les objets personnels ayant appartenu à le Corbusier.

Mettre les témoignages des travaux et des recherches de LE CORBUSIER à la disposition de tous ceux qui voudront les consulter.

Prendre toutes les dispositions utiles, notamment en ce qui concerne les locaux adéquats, pour la réalisation de l'objet social ci-dessus dans les conditions de haute dignité et d'indépendance absolue.

Instituer une ' Bourse de voyage Le Corbusier ' encourageant les efforts de jeunes gens qualifiés.

C'est désormais sur la base de ce texte que seront fondés les statuts de la Fondation.

Une étape intermédiaire : l'association pour la création de la Fondation

En 1962, les contacts avec le ministère chargé des Affaires culturelles se multiplient.

Bernard Anthonioz se mobilise pour faire avancer le projet et restera l'interlocuteur privilégié de le Corbusier. Michel Pomey, maître des requêtes au Conseil d'état et conseiller technique au Cabinet d'André Malraux, est chargé de travailler sur le projet de statuts. Ce dernier restera étroitement associé aux démarches liées à la création de la Fondation.

Le 3 septembre 1962, André Malraux, conformément à sa promesse, confirme à Le Corbusier son intention de mettre la Villa Savoye à la disposition de la Fondation :

[.,]
La ' Villa Savoye ', qui est la propriété de l'état puisqu'elle a été cédée par la Ville de Poissy au Ministère de l'éducation nationale, avec le terrain environnant, en vue de la construction d'un lycée, et qui a été transmise au Ministère d'état chargé des Affaires culturelles par convention datée du 23 octobre 1961 passée entre mon Département et celui de l'éducation Nationale doit, en principe, être mise à la disposition d'un centre international d'architecture prévu sous la forme d'un établissement de droit privé reconnu d'utilité publique, sous le titre de ' Fondation Le Corbusier '.
Cette Fondation reste à créer ; il y faudra un certain temps, car il convient au préalable de remplir des formalités et de rassembler, par voie de souscription en France et à l'étranger, la dotation initiale.
Auparavant, et à cet effet, doit se créer prochainement, à l'initiative de M. Claudius-Petit, ancien Ministre, et avec mon accord, une association simplement dite ' Association pour la création de la Fondation Le Corbusier '.
La ' Villa Savoye ' pourrait être mise à la disposition de cette Association, à titre par exemple de siège social.
[.,]

Le 30 août 1962, en vacances à Roquebrune-Cap-Martin, Le Corbusier rédige un nouveau testament manuscrit précisant que ' le projet de statut est établi par les services de M. Malraux ' et que ' le groupe des promoteurs de la Fondation Le Corbusier est inscrit (à l'état de projet) page 27, dans mon ' sketchbook ' (carnet de croquis et notes, toujours dans ma poche) [.,] qui portera le N° 67[.,]. '

Les statuts de l'association pour la Fondation Le Corbusier sont déposés le 13 mars 1963. Elle a pour but de ' préparer la constitution d'un établissement reconnu d'utilité publique, chargé sous le nom de Fondation Le Corbusier [.,] de rassembler, de conserver et de mettre en valeur au profit de la collectivité les divers éléments de l'œuvre de Le Corbusier qui lui sont confiés et d'ici la création de cette fondation, d'en tenir lieu pour l'accomplissement de ses missions '.
Son siège est transféré en 1964 à la Maison La Roche où elle tient sa première assemblée générale le 6 février, trois mois avant l'acte définitif de mutation de la Maison la Roche à l'association.

Ses membres fondateurs sont : Maurice Besset, désigné exécuteur testamentaire par Le Corbusier, délégué général, entouré de Bernard Anthonioz, Jean Dubuisson, Alphonse Ducret et André Wogenscky.
Dès cette époque, en liaison avec Le Corbusier, l'association va prendre en charge les missions assignées à la future Fondation : aide aux chercheurs et aux publications, demandes de prêts pour des expositions, demandes d'informations diverses, etc. Elle poursuivra également les tâches mises en œuvre : inventaire des collections, recherche de locaux, mise au point des statuts, établissement de la liste des membres du Conseil, publication d'un bulletin d'information, etc.

La Fondation après Le Corbusier

Conformément aux dispositions testamentaires de Le Corbusier, toutes les démarches administratives, financières et juridiques consécutives à son décès sont effectuées par Maurice Besset, Jean-Pierre de Montmollin et André Wogenscky. Ils s'occupent également de regrouper les archives, œuvres et documents laissés par l'architecte.

C'est à la Fondation Salomon de Rothschild que se tient, le 10 juillet 1967, la réunion constitutive de la Fondation. L'assemblée provisoire approuve les statuts, accepte la succession et le transfert des biens de l'association, notamment la Maison La Roche, et demande la reconnaissance d'utilité publique; l'association pour la création, sa mission accomplie, est dissoute.
En mars 1968, quelques modifications statutaires sont introduites à la demande du Conseil d'état (concernant principalement le mode de désignation des administrateurs par les trois collèges : Fondation, ministère des Affaires culturelles, association Le Corbusier rebaptisée plus tard association des amis de Le Corbusier), en vue de la reconnaissance d'utilité publique. Celle-ci est accordée par décret le 24 juillet 1968 ; le 31 juillet suivant, la publication au Journal officiel entérine définitivement la naissance de la Fondation Le Corbusier.

Enfin dotée d'une existence légale et de membres désignés, elle tient son premier Conseil d'administration le 4 février 1970, dans ses locaux de la Maison La Roche.
Lors de la réunion du 4 octobre 1971, le Bureau est renouvelé. André Wogenscky entre au Conseil d'administration et est élu président, Gabriel Chéreau ayant souhaité démissionner. Michel Bataille remplace Fernand Gardien au poste de trésorier-adjoint.

Le 23 octobre 1970, le siège de la Fondation est inauguré dans les maisons La Roche et Jeanneret désormais réunies. De nombreuses personnalités françaises et étrangères, des architectes, des ambassadeurs représentant les pays où Le Corbusier a construit, sont présents pour l'événement ; parmi les invités, les membres des CIAM, les anciens collaborateurs de l'Atelier rue de Sèvres, les propriétaires et locataires des bâtiments de Le Corbusier. Une exposition de vingt-deux œuvres ayant appartenu à la collection de Raoul La Roche rend hommage au ' mécène, collectionneur et grand ami de Le Corbusier ', avec des œuvres de Georges Braque, Juan Gris, Fernand Léger, Pablo Picasso, Amédée Ozenfant et Le Corbusier.

Carnet S67, Paris, juin 1962, couverture
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Carnet S67, Paris, juin 1962, page 1
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Carnet S67, Paris, juin 1962, page 27
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Carnet S67, Paris, juin 1962, page 37
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Carnet S67, Paris, juin 1962, page 38
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Carnet S67, Paris, juin 1962, page 39
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Carnet S67, Paris, juin 1962, page 41
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Carnet S67, Paris, juin 1962, page 42
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Carnet S67, Paris, juin 1962, page 57
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Note manuscrite de Le Corbusier, 03/01/1963
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André Wogenscky et Le Corbusier à Orly, 1958
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Note concernant la création de la "Fondation Le Corbusier", 13 janvier 1960, page 1
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Note concernant la création de la Fondation Le Corbusier, 13 janvier 1960, page 2
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Note concernant la création de la Fondation Le Corbusier, 13 janvier 1960, page 3
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Testament manuscrit de Le Corbusier, Roquebrune-Cap-Martin, 30 août 1962
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Inauguration de la Fondation Le Corbusier, Paris, extrait de L'Architecture d'Aujourd'hui, octobre 1970
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Inauguration de la Fondation Le Corbusier, Paris, extrait de La Montagne, 15 novembre 1970
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