Complexe du Capitole, Chandigarh, Inde, 1952

Le Complexe du Capitole de Chandigarh est le chef d’œuvre d’une architecture monumentale et sculpturale célébrant l’indépendance d’une nation qui s’ouvre en même temps à la liberté et à la modernité.

Bâtiment figurant dans la série inscrite sur la liste du patrimoine mondial de l'Unesco, 2016


Ce fut une décision historique que prit le gouvernement du Pendjab lorsqu'il décida de bâtir une capitale de toutes pièces après avoir abandonné Lahore, antique capitale du Pendjab dans l'Etat voisin du Pakistan. Il n'y a pas de doute que ce fut quelque peu tardif, en 1950, trois ans après la partition du pays. Déjà le grand courant des réfugiés s'était écoulé vers d'autres Etats, plus stables. D'anciens liens de famille furent rompus. Le Pendjab était brisé. La population était désemparée, incertaine de l'avenir, et ce fut Chandigarh qui lui apporta le réconfort, releva son moral et ouvrit de nouvelles perspectives sur un avenir prometteur.

Chandigarh est une audacieuse expérience d'aménagement moderne où les valeurs morales ont été reconnues comme étant à la base de la vie. Le Corbusier qui, sa vie durant, s'est acharné, avec quel succès, à traduire les aspirations profondes des hommes de l'ère machiniste, a trouvé l'occasion exceptionnelle de faire les plans de cette ville nouvelle où il put mettre en pratique toutes ses théories et toutes ses idées. C'est ainsi qu'un ensemble de valeur universelle a surgi où non seulement il fût possible de vivre d'une façon agréable et stimulante, mais aussi de se sentir rattaché à la nature. Les gens furent amenés à aimer, à apprécier et à respecter leur nouveau milieu sans perdre, pour autant, leurs habitudes traditionnelles. Chandigarh a suscité une nouvelle manière de penser et a ouvert réellement de nouvelles voies à la vie quotidienne; cette ville correspond aux besoins économiques et aux aspirations esthétiques de l'homme. Tout en sauvegardant l'esprit de Chandigarh, la ville a grandi en dépit de toute sorte de complications et de conflits.

Lorsque la ville fut créée, les gens du pays et même de l'étranger ont prédit que du fait que Chandigarh n'était pas issue du terroir, ce serait la décadence à brève échéance. D'autres prétendaient que l'aspect était trop éloigné de la mentalité du pays pour pouvoir convenir à l'Orient. Tous négligeaient de considérer que les possibilités d'adaptation sont sans limites et que toute bonne action qui correspond aux élans du cœur trouve un écho; c'est ce qui est arrivé à Chandigarh.

Les habitants qui, au début, n'étaient pas au courant des intentions des urbanistes et, peut-être, gardaient quelques appréhensions, ont bientôt senti que tout allait au mieux et pour leur bien; car non seulement ils acceptèrent de changer leurs habitudes, mais encore ils devinrent les partisans les plus assidus de ce nouveau mode de vivre.

A Chandigarh, la conception des quartiers se suffisant à eux-mêmes a parfaitement abouti. Chaque quartier, refermé sur lui-même, est cependant relié au quartier voisin par quatre lignes de jonction.

Toutes les maisons s'ouvrent sur des espaces intérieurs. Les murs des cours arrières contre la voie V3 (selon la grille) n'ont pas de baies, afin d'offrir toute sécurité à la vie de la maison, à l'abri des risques du trafic.
La disposition des centres d'achat, où tous les magasins regardent vers le nord, est tout à fait dans la ligne des conditions climatiques de l'Inde. Les commerçants n'ont pas le soleil dans les yeux et la marchandise étalée à l'air est à l'abri des rayons intenses. Récemment il a été nécessaire d'augmenter la surface de stationnement aux abords des centres d'achat en raison du trafic toujours plus intense des véhicules.
Le centre de la ville, que Le Corbusier comparait au cœur d'un organisme, est bourdonnant d'activité, bien qu'il ne soit pas encore entièrement occupé. Et l'on constate ici que la séparation de la circulation pédestre d'avec celle des autos est payante.

Les piétons ne sont pas dérangés par les voitures. Le service des bâtiments a préservé les façades de l'emprise de la réclame tapageuse. Aussi l'atmosphère est-elle plaisante et gaie.

Le système des sept V, qui classe les voies selon des catégories, fonctionne à satisfaction et la ville ne connaît pas les embouteillages qui encombrent les rues de bien des villes modernes. Il convient de rappeler que cette classification des voies a été adoptée avec grand succès dans plusieurs villes anciennes et nouvelles et l'on voit que Chandigarh a été exemplaire par la contribution qu'elle a apportée pour résoudre l'inextricable problème de la circulation dont souffre la civilisation du 20e siècle.

Alors que la première étape de l'aménagement de Chandigarh est pratiquement achevée et que l'on s'achemine vers la seconde, nous cherchons à rassembler les expériences faites pendant les dernières dix-sept années, afin d'exploiter les leçons de cette urbanisation exceptionnelle et de rendre la ville toujours plus conforme à notre façon de vivre.

Mais on ne serait pas complet si l'on omettait de mentionner l'ensemble du Capitole. La réalisation de cette grande idée de Le Corbusier demeure encore très éloignée, en raison du manque de fonds et des modifications administratives consécutives à la réorganisation de l'Etat. Les édifices les plus importants du Capitole restent à achever; ce sont le palais du Gouverneur, la Main Ouverte, la Colline géométrique, la Tour des Ombres et le Monument commémoratif des Martyrs. A défaut de ces édifices, il est impossible de se faire une idée de la grandeur de l'ensemble qui, une fois achevé, sera sans doute le plus puissant et le plus beau du monde.

La conception initiale de Le Corbusier pour le palais du Gouverneur se basait sur l'idée que le palais de Justice serait suffisant, avec quelques modifications, pour loger le chef d'un Etat démocratique; Le Corbusier estimait que sans cet édifice, au sommet du Capitole, la composition tout entière serait compromise et il proposa à la place un Musée de la Connaissance. Mais l'utilité et la justification de ce musée n'étaient guère évidentes; d'ailleurs le budget était trop serré, et le projet est resté dans les cartons. Pourtant cette idée a été reprise tout récemment pour créer dans la zone de la Vallée des Loisirs le Musée de l'Evolution de la Vie.

Le Musée de la Connaissance ayant été abandonné, on se rend compte maintenant que le palais du Gouverneur, primitivement projeté et qui serait bien plus significatif et plus éclatant que le musée, devrait tout de même s'édifier sous la forme d'un Musée de l'Architecture, dédié à la mémoire de Le Corbusier, créateur de Chandigarh et précurseur de l'urbanisme; ce musée pourrait rassembler tous ses dessins et tous ses projets.

Par ailleurs, le monument de la Main Ouverte que Le Corbusier avait conçu pour matérialiser le symbole de "Donner et Recevoir", n'a pas été réalisé, mais nous sommes pleins d'espoir de pouvoir accomplir dans un proche avenir cette œuvre du grand architecte.

M. N. Sharma, architecte en chef, Chandigarh

Extrait de Le Corbusier, Oeuvre complète, volume 8, 1965-1969
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Complexe du Capitole
Photo : Bénédicte Gandini 2016
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Palais de l'Assemblée, Chandigarh
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