À l’occasion d’Art Basel Paris, la Fondation Le Corbusier présente High and Dry une exposition de Katinka Bock en collaboration avec la galerie Jocelyn Wolff.
Sculptures, éditions, photographies, installations : depuis deux décennies, l’artiste franco-allemande mène, au travers d’une pluralité de médiums, une archéologie instable des formes. Du Centre Pompidou (Paris) au Mudam (Luxembourg), en passant par le Kölnischer Kunstverein (Cologne) ou By Art Matters (Hangzhou), elle fait des relations qu’elle noue avec les lieux, leurs habitants et leurs usages la matière même de son travail. Mais c’est également au contact des grandes expérimentations architecturales du XXe siècle que cette matière trouve sa profondeur. Après le Copan d’Oscar Niemeyer (São Paulo) et l’Anzeiger-Hochhaus de Fritz Höger (Hanovre), la Maison La Roche, de Le Corbusier et Pierre Jeanneret, devient, pour l’artiste, un nouveau terrain depuis lequel éprouver les vestiges de la modernité.
Sur les chemins qu’elle trace, nombreuses sont les affinités qui la conduisent vers cette architecture parisienne : recherche de l’épure, usage atmosphérique de la couleur, place et circulation des corps, le vide, le flux, les fluides. Ces convergences concourent à une même pratique météorologique de l’espace, pensé comme milieuet climat. Mais la ressemblance des formes s’arrête là où commence la question de leurs frontières. Accueillir, exclure, ouvrir ou contenir. Du dedans au dehors, du propre à l’impur, de l’étanche au poreux, les termes de leur hospitalité divergent. Frontière, bord ou surface, c’est dans cette zone de contact et de passage que sedépartagent deux manières de composer avec le monde, de le constituer ou non en territoire.
« Sa force est comme un torrent gonflé par les orages : une furie destructrice. » Voilà comment Le Corbusier nomme les poussées de la modernité contre lesquelles l’architecture entend dresser son rempart. Pour lui, cette tempête, que Benjamin reconnaîtra dans l’idée de progrès, charrie l’air contaminé des villes et la nouvelle promiscuité des corps. Face à ses résidus, la Maison La Roche oppose ses surfaces amnésiques : murs blancs, verre, céramique, métal, matières lisses et lessivables. Nulle trace ne doit séjourner ici. Au seuil de l’habitation, la tempête doit déposer sa violence. La nature, ses souillures. Derrière les fenêtres en bandeau, elle ne doit plus être que lumière et paysage.
À ces vents qui transportent la mémoire de nos présences, Katinka Bock s’adosse. Ses matériaux de prédilection — verre, bois, cuivre, bronze, céramique — recueillent et révèlent les forces auxquelles ils s’exposent : l’eau, l’air, le feu et l’histoire. Ses œuvres participent de ce que Tim Ingold nomme le « weathering ». L’actionconjointe du temps qu’il fait et de celui qui passe. Ainsi les choses sédimentées ne sont que la somme des relations qui les traversent. Chez l’artiste, rien ne se fige. Toute forme, humaine ou naturelle, est un instantané du monde, l’empreinte de ce qui, à peine advenu, est déjà en devenir.
Comme la mer travaille le galet, le temps s’oublie dans ce qu’il façonne. Les mots aussi ont une mémoire. Dans la racine de tempus se rencontrent le temps et la tempête. Temperare y ajoute le mélange, l’accord de forces contraires. À la marche linéaire du progrès répond alors, chez l’artiste, une autre conception du temps. Atmosphérique, intime ou messianique, son mouvement procède par frottements, brassages et retours, remettant en présence ce qui fut séparé. Si la pureté corbuséenne procède par étanchéité et soustraction, Katinka Bock oppose une autre économie de l’épure, ouvragée par l’expérience même de l’altérité.
La maison s’en laisse alors contaminer. Les œuvres infiltrent ses espaces et convoquent des figures familières, comme modifiées par un voyage en terres anciennes. Parmi elles, plusieurs séries photographiques, dont Some of Any Fleeting, mettent en scène des enfants et des proches de l’artiste. Leurs visages se dérobent. Mais leur chair, au contact d’un frelon, d’un coquillage ou d’autres espèces vivantes, semble renouer avec la préhistoire intime de leur humanité. Rendu aux rêves et aux légendes, l’enfant parcourt l’enfance dans l’indécision de ses partages.
Les sculptures procèdent du même trouble. Cuillère, peigne, radiateur ou aiguille, souvent hors d’échelle, hésitent entre l’archaïque et la technique. Bien que relevant de l’ordinaire, ils apparaissent, dans l’étrangeté de leur fonction, comme les figures d’obscures divinités. Artefacts, machines, choses vivantes et non humainesforment ici une communauté hétéroclite d’existences. Au milieu d’eux, des poissons de verre ou de bronze semblent échoués ici et là. Vision hallucinée du familier ! Le bois rêve de l’arbre et cherche le mât ; le cuivre, le minerai et le conduit. À leur contact, la maison se défait peu à peu de l’évidence de ses origines comme de ses usages. Avec Katinka Bock, sa machinerie domestique se met à dériver.
« Échoué dans le retrait des eaux ! » Telle est la signification de High and Dry, l’idiome maritime qui donneson titre à l’exposition. La Maison La Roche est une architecture flottante. Ses pilotis, que Le Corbusier emploie pour la toute première fois à la Maison La Roche, en portent déjà le rêve. De la passerelle auxluminaires, des coursives aux garde-corps, jusqu’aux espaces-cabines, tout ici garde le souvenir du paquebot. Un espace dont l’architecte ne cessera, sa vie durant, de célébrer l’autonomie. Plus qu’un imaginaire, celui-ciest un programme : construire un habitacle capable de protéger le voyageur du voyage.
High and Dry suspend ce rêve dans son transport. La mer s’est retirée. Katinka Bock renvoie la Maison La Roche à sa sécheresse. Ses œuvres fossilisées habitent son absence. À travers elles, nos paupières se souviennent et leurs larmes sont salées.
Texte de Raphaël Giannésini, commissaire.
Silver gelatin print
Courtesy Katinka Bock et Galerie Jocelyn Wolff
Katinka Bock
Katinka Bock est née en 1976 à Francfort-sur-le-Main. Depuis 2001, elle vit et travaille entre Berlin et Paris.
« Katinka Bock a un penchant pour les matériaux simples et naturels tels que la terre cuite, le bois, le plâtre, la céramique, le cuir et le tissu. Avec une sorte de simplicité délicate, elle associe souvent ces matériaux à des objets trouvés : une pierre, une échelle, une corde, une table, un cerceau en acier ou encore un ballon de football. Pour Katinka Bock, les matériaux usagés recèlent quelque chose qui dépasse leur simple matérialité. Ils sont provocateurs par la manière dont ils suscitent des émotions profondes et immédiates qui précèdent toute conceptualisation.
L’installation Trostfützen (flaques de consolation), réalisée en 2010, est représentative de sa pratique. Dans un quadrilatère irrégulier, elle aligne une cinquantaine de carrés en terre cuite, tous courbés de manière irrégulière afin de former de petits réceptacles. De l’eau a été versée dans leurs creux, et l’évaporation du liquide qui s’ensuit – élément si élémentaire mais indispensable à toute vie – laisse des traces circulaires blanchâtres sur les carrés en terre cuite. Le portrait progressif de l’eau engendre une trace qui ressemble à du sel sec sur ces réservoirs en terre cuite de couleur brun rouille, faisant écho au titre « flaques de consolation ». L’espace extérieur dans lequel l’œuvre est placée prend un caractère monastique et l’espace intérieur du spectateur s’ouvre à la contemplation. La temporalité fait partie intégrante de cette installation et se retrouve ailleurs dans l’œuvre de Katinka Bock.
Dans sa pratique, l’artiste allemande s’intéresse aux relations et aux liens entre les objets et les matériaux. Elle s’investit dans les espaces d’exposition et conçoit ses œuvres en résonance avec ceux-ci, au point d’intervenir même matériellement dans le lieu donné, par exemple en perçant le mur. De la même manière, elle crée un espace mental dans son œuvre pour inviter subtilement le spectateur à la réflexion. La poésie de son œuvre, qui se dégage de formes organiques (Trio, 2009, par exemple) et d’associations inattendues (comme Pierre sous la table, 2013), rappelle la méthode japonaise du haïku, qui recourt à des raccourcis sensoriels. Son travail est précis, puissant et incarne en même temps une simplicité sophistiquée. »
Texte de Bettina Wohlfarth