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Katinka Bock — High and Dry

Katinka Bock — High and Dry

Exposition — 13-31 octobre — Maison La Roche

Katinka Bock, High and dry, 2026, Silver gelatin print, Courtesy Katinka Bock et Galerie Jocelyn Wolff

À l’occasion d’Art Basel Paris, la Fondation Le Corbusier présente High and Dry une exposition de Katinka Bock en collaboration avec la galerie Jocelyn Wolff. L’exposition déploie un vaste ensemble de photographies et de sculptures en dialogue avec l’une des œuvres fondatrices de la pensée corbuséenne.

Depuis deux décennies, l’artiste franco-allemande fait des relations qu’elle noue avec les lieux, leurs habitants et leurs usages la matière même de son travail. Une archéologie qui se poursuit dans une pluralité d’expressions et de géographies : du Centre Pompidou (Paris) au Mudam (Luxembourg), du Nürnberger Kunstverein (Nuremberg) à By Art Matters (Hangzhou). Mais c’est également au contact des grandes expérimentations architecturales, à travers lesquelles se sont inventées de nouvelles manières de vivre et d’échanger, que cette recherche trouve sa profondeur. Après le Copan d’Oscar Niemeyer (São Paulo) et l’Anzeiger-Hochhaus de Fritz Höger (Hanovre), la Maison La Roche devient pour l’artiste un nouveau terrain par où sonder les vestiges de nos modernités.

Nombreuses sont les affinités qui lient la pratique de Katinka Bock à cette maison parisienne : recherche de l’épure, usage atmosphérique de la couleur, attention au vide, aux flux, aux fluides. De part et d’autre, composer une forme, bâtir un espace, c’est produire un milieu autant qu’un climat, tout un champ de techniques et d’affects dont le corps se fait la mesure. Mais la concordance des formes s’arrête peut-être là où commence la question de leurs frontières. Accueillir, exclure, ouvrir ou contenir. Du dedans au dehors, du propre à l’impur, de l’étanche au poreux, les termes de leur hospitalité divergent. Dans le rapport entre ces pôles, par leur continuité ou rupture, se départagent deux manières de composer avec le monde, de le constituer ou non en territoire.

« Sa force est comme un torrent gonflé par les orages : une furie destructrice. » Voilà comment Le Corbusier décrit, dans Urbanisme (1925), le mouvement de la ville, devant lequel l’architecture doit dresser son rempart. Cette tempête, que Walter Benjamin reconnaîtra dans le progrès, charrie dans le sillage de ses conquêtes l’air vicié des villes et la promiscuité nouvelle des corps. Achevée cette même année, la Maison La Roche oppose ainsi à ce tumulte sa discipline formelle : géométrie franche, volume net, surface claire. Ni désordre ni poussière ne doivent pénétrer ici. Au seuil de l’habitation, la tempête doit déposer sa violence. La nature, ses souillures. Derrière les fenêtres en bandeau, elle ne doit plus se faire que lumière et paysage.

C’est à partir de ces anciennes hiérarchies qui classent, ordonnent et circonscrivent que Katinka Bock invente de nouvelles alliances. Ses matériaux accueillent le doute et l’aléa. Verre, bois, cuivre, bronze, céramique retiennent et révèlent ce à quoi ilss’exposent : l’eau, l’air, le feu et l’histoire. Chez l’artiste, les choses sédimentées ne sont que la somme des relations qui les traversent. Rien ne se fige. Toute forme, humaine ou naturelle, est un instantané du monde, l’empreinte de ce qui, à peine advenu, est déjà en devenir. Ce processus rejoint ce que Tim Ingold nomme le « weathering » : l’action du temps qu’il fait et de celui qui passe.

 

Katinka Bock, High and dry, 2026
Silver gelatin print
Courtesy Katinka Bock et Galerie Jocelyn Wolff
Katinka Bock, Amnésie (couchée), 2022
Bronze, cuir, 12 x 182 x 110 cm
Inv.# BOC/S 646

Mouvement du ciel, passage des jours : chacun laisse son empreinte. Comme la mer travaille le galet, le temps s’oublie dans ce qu’il façonne. Le langage conserve jusque dans ses racines quelque chose de ce passage. Dans le latin tempus serejoignent le temps et la tempête. Son corollaire, temperare, signifie, lui, le mélange, l’accord des forces disjointes. C’est ce temps intime, atmosphérique et messianique, ce temps fait de frottements et de reprises, que Katinka Bock exhume sous la marche linéaire du progrès. De là naît son épure. De là naissent ses formes. S’y condensent des passés, des présents, des possibles dans le mystère de leur enchevêtrement.

Chargées de cette durée, les œuvres infiltrent aujourd’hui la Maison La Roche. Elles gagnent ses espaces, remontent sa promenade jusqu’aux sources de sa mémoire. Elles y ramènent le souvenir des « objets à réaction poétique », écorces, os et pierres, fragments de nature collectés par Le Corbusier. Une archive du vivant qui nourrissait sa peinture comme son architecture. Prolongeant ce glanage, Katinka Bock cherche dans ces traces éparses nos anciennes parentés. Plusieurs photographies exposées ici, dont celles de la série Some of Any Fleeting, font apparaître enfants et proches de l’artiste dans la succession de rencontres minuscules : la compagnie d’un frelon, la saisie d’une branche, l’observation d’un coquillage. À la faveur de ces voisinages furtifs, chacun de ses sujets semble ressentir, à même sa peau, la préhistoire de son humanité.

Les sculptures procèdent du même trouble. Cuillère, peigne, radiateur ou aiguille, agrandis, parfois désassemblés, hésitent entre l’archaïque et la technique. Soustraits à la servitude de leur fonction, ces objets tirent de leur étrange anatomie la présence trouble de divinités profanes. Figures mécaniques et organiques, choses vivantes et non humaines se côtoient et se confondent en une nouvelle communauté de rites et d’existences. Le bois rêve de l’arbre et tend vers le mât. Le cuivre se souvient du minerai et poursuit le conduit. Dans le verre ou le bronze, les poissons ramènent l’eau jusqu’à l’aridité du bâti. Tous se tiennent dans l’indistinction de leur origine comme de leur usage. Par la dérive des formes et la migration de leur devenir, la maison s’ouvre à une nouvelle cosmogonie.

Avec cette exposition, l’édifice renoue ainsi avec son rêve, celui d’une architecture flottante. Ses pilotis, que Le Corbusier expérimente ici pour la première fois, en portent la promesse. Des garde-corps aux coursives, des espaces-cabines au toit-terrasse, partout se recompose le paquebot. Plus qu’un imaginaire, celui-ci est un programme : construire un habitacle capable de protéger le voyageur du voyage. Au revers de ce dessein, l’exposition trouve son titre et son ancrage. High and Dry – échoué dans le retrait des eaux. De la mer ne demeure que l’absence. Katinka Bock habite son retrait.

Raphaël Giannésini, commissaire de l’exposition

Katinka Bock, Building Bridges, 2021 Silver print on Baryté Bergger Warmtone glossy paper, 37,5 x 57,5 cm Inv.# BOC/PH 166

Katinka Bock

Katinka Bock est née en 1976 à Francfort-sur-le-Main. Depuis 2001, elle vit et travaille entre Berlin et Paris.

« Katinka Bock a un penchant pour les matériaux simples et naturels tels que la terre cuite, le bois, le plâtre, la céramique, le cuir et le tissu. Avec une sorte de simplicité délicate, elle associe souvent ces matériaux à des objets trouvés : une pierre, une échelle, une corde, une table, un cerceau en acier ou encore un ballon de football. Pour Katinka Bock, les matériaux usagés recèlent quelque chose qui dépasse leur simple matérialité. Ils sont provocateurs par la manière dont ils suscitent des émotions profondes et immédiates qui précèdent toute conceptualisation. 

L’installation Trostfützen (flaques de consolation), réalisée en 2010, est représentative de sa pratique. Dans un quadrilatère irrégulier, elle aligne une cinquantaine de carrés en terre cuite, tous courbés de manière irrégulière afin de former de petits réceptacles. De l’eau a été versée dans leurs creux, et l’évaporation du liquide qui s’ensuit – élément si élémentaire mais indispensable à toute vie – laisse des traces circulaires blanchâtres sur les carrés en terre cuite. Le portrait progressif de l’eau engendre une trace qui ressemble à du sel sec sur ces réservoirs en terre cuite de couleur brun rouille, faisant écho au titre « flaques de consolation ». L’espace extérieur dans lequel l’œuvre est placée prend un caractère monastique et l’espace intérieur du spectateur s’ouvre à la contemplation. La temporalité fait partie intégrante de cette installation et se retrouve ailleurs dans l’œuvre de Katinka Bock. 

 

© FLC / ADAGP / Photographe Laurent Giannesini

Dans sa pratique, l’artiste allemande s’intéresse aux relations et aux liens entre les objets et les matériaux. Elle s’investit dans les espaces d’exposition et conçoit ses œuvres en résonance avec ceux-ci, au point d’intervenir même matériellement dans le lieu donné, par exemple en perçant le mur. De la même manière, elle crée un espace mental dans son œuvre pour inviter subtilement le spectateur à la réflexion. La poésie de son œuvre, qui se dégage de formes organiques (Trio, 2009, par exemple) et d’associations inattendues (comme Pierre sous la table, 2013), rappelle la méthode japonaise du haïku, qui recourt à des raccourcis sensoriels. Son travail est précis, puissant et incarne en même temps une simplicité sophistiquée. »

Texte de Bettina Wohlfarth

En partenariat avec la Galerie Jocelyn Wolff.

Avec le soutien de Architecture de Collection.